Harcèlement : oh, rien de bien grave !

 

Lorsque ont été lancés les « Me too » et autres « Balance ton porc », je me suis dit : j’ai eu de la chance, je n’ai jamais été agressée sexuellement, je n’ai pas subi de harcèlement. Et puis, en y repensant, des souvenirs sont remontés à la surface. Oh, rien de bien grave ! Pas de viol, pas de coups, pas même de main aux fesses. Non, seulement du machisme ordinaire, de ces petites violences si anodines qu’on les minimise avant de – presque – les oublier. 

Un souvenir d’école

Il y a eu ces garçons à la fête du collège qui s’étaient mis à quatre pour me faire « manger des confettis » parce que j’avais refusé leurs avances. J’ai vraiment cru qu’ils allaient m’étouffer et j’ai cassé une bouteille de coca sur le crâne du plus empressé (j’ai un père adepte de self-defense, merci papa).

Un souvenir de voyage

Je me souviens aussi de ce policier dans les rues de Moscou qui m’avait demandé mon passeport et me l’agitait sous le nez, promettant de me le rendre si j’acceptais de dîner avec lui. La scène se déroulait sous les rires gras de ses collègues qui ne se doutaient pas que la petite Française comprenait leurs plaisanteries salaces. Ou peut-être s’en moquaient-ils. Celui-là, je l’avais eu au charme, j’avais joué la niaise, juré que je reviendrais le soir. Le type se rengorgeait, ne doutant de rien. Il m’avait rendu mon passeport et j’avais couru me réfugier à l’hôtel Intourist.

Salope, pute ou les deux ?

Tiens, une autre mésaventure, encore plus insignifiante, un soir à la gare de Bordeaux lorsque j’étais étudiante. Il m’avait hélée pour me « demander un service » et comme j’étais polie et ouverte je lui avais répondu « oui ? » Mal m’en avait pris, il m’avait draguée plus que lourdement, insistant, presque menaçant. Je ne savais plus comment m’en dépêtrer. Comme je restais inflexible, il avait changé d’attitude, se montrant de plus en plus brutal dans ses paroles. Il avait fini par me lancer un « c’est toujours pareil, c’est les plus moches qui refusent. J’en ai rencontrées de plus belles que toi qui ont dit oui mais toi, tu es une salope et tu dis non ». Double peine, si je dis non je suis une salope, si je dis oui une pute, ou l’inverse ou les deux. De toute façon, j’ai tort. Et cette manière de tenter de me déstabiliser en m’humiliant, en me traitant de moche.

Moi, moche ?

Qu’est-ce qui est le plus grave pour une jeune fille, attirer les convoitises des hommes, même les plus répugnants, ou n’attirer aucun regard parce qu’on est « moche » ?

Être laide, c’est quasiment un handicap. Le corps féminin est un attribut, un enjeu social, qu’on le fasse parader, qu’on l’expose, dénudé, ou au contraire qu’on le cache, qu’on l’enferme, qu’on l’entrave. Corps du désir, corps du délit, marqué du péché originel, on le montre pour vendre, on le vend pour sceller un marché, on le vole parce qu’on le veut, on le viole pour humilier son clan, on le voile pour l’honneur des hommes, on le voue à l’avenir, on venge sur lui les frustrations, on le punit du désir qu’il provoque, on le répudie quand il ne séduit plus, on le vilipende, on l’idéalise, on le maudit, on le sacralise, dans tous les cas, on l’utilise, on se l’approprie, il est un objet, sur lequel tout le monde a des droits, il échappe à sa légitime propriétaire.

Honte de quoi ?

Alors qu’un garçon peut être fort, courageux, intelligent, une fille sait depuis le plus jeune âge qu’elle doit être jolie, quelles que soient ses autres qualités, quelles que soient ses ambitions. Ce soir-là, à la gare de Bordeaux, je me sentais prise en défaut, en tort. Je tentais de m’éloigner et ce sale type aviné me suivait, m’apostrophait, me criait dessus. Les passants se retournaient et me regardaient. J’étais gênée. Il me hurlait que j’étais moche, une salope moche en plus et c’était moi qui étais mal à l’aise. Vous avez remarqué ? Ce sont toujours les mêmes qui se sentent coupables. À nous les filles, on apprend à attendre qu’on nous donne, à demander poliment et si on nous refuse, à la rigueur, on s’excuse d’avoir dérangé. Les garçons, eux ont le droit d’aller chercher ce qu’ils désirent et de l’obtenir par la force s’il le faut. Ils se demandent rarement s’ils le méritent. J’étais jeune, belle, plutôt intelligente et cultivée. C’était un ivrogne vulgaire et repoussant qui harponnait les filles dans les gares et je me sentais salie. Ses accusations stupides me touchaient, me blessaient. La honte était de mon côté.

Celles « qui aiment les hommes »

Depuis que les femmes osent témoigner fleurissent aussi sur les réseaux sociaux des déclarations signées de « femmes qui aiment les hommes » pour condamner leurs congénères.

Celles qui dénoncent le harcèlement seraient ainsi des femmes qui n’aiment pas les hommes, autant dire des mal baisées. Donc il y aurait les nanas cool, sympas, avec le sens de l’humour, qui aiment la vie, le plaisir, le sexe, bref les hommes et les autres, les féministes, les sinistres, les revendicatrices, les grincheuses, les peine à jouir jamais contentes.

Est-ce que j’aime « les » hommes ?

Est-ce que j’aime les hommes ? Il y a encore quelques jours, je vous aurais dit oui mais à force de lire les réactions de toutes ces femmes « qui aiment les hommes », qui ont si bien intégré leur infériorité qu’elles défendent un ordre phallocrate, qui sont si soumises qu’elles haïssent leur propre sexe, je les imagine élevant leurs garçons comme des roitelets à qui tout est permis et j’ai envie de répondre non.

Non, je n’aime pas « les » hommes, pas tous les hommes. Je n’aime pas ceux qui profitent de leur force physique, de leur pouvoir ou de leur position pour imposer leurs envies, je n’aime pas les pervers, les manipulateurs, les égocentriques, les violents, je n’aime pas les violeurs, ni les agresseurs, je n’aime pas ceux qui frappent les femmes ou les enfants, ni ceux qui les intimident, les insultent, les menacent, les humilient ou les terrifient.

Non vraiment, je ne les aime pas et en prime, je n’aime pas les femmes qui ne supportent pas de voir d’autres femmes secouer le joug du patriarcat.

Sylvaine Reyre

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